Maurice Rollinat vu par Verlaine

Maurice Rollinat, auteur des Névroses, né à Châteauroux, en 1846, d’un père avocat, lequel fut représentant du peuple en 1848 et l’ami intime de G. Sand, présente un cas de presse bien intéressant et qui vaut la peine qu’on insiste dessus.

On se souvient sans doute qu’il y a quelques années le Figaro, par l’organe de son principal et de son plus ancien rédacteur, mena campagne pour, paraissait-il, le roi des livres de vers. Jamais on n’avait vu rien de pareil ; quelque chose de plus grand que était né, le Poète-par-excellence, muni de toutes les huiles régales et autres, de la sacro-sainte réclame, se voyait investi des immunités attachées à son rang, un véritable poet laureate, n’en déplût au grand Tennyson, quant à la valeur intrinsèque des titres respectifs.

En même temps, Mme Sarah Bernhardt prenait les intérêts du chef-d’œuvre avec sa furia coutumière, et son salon fut le temple où le nouveau dieu rendit quelque temps des oracles.

M. Maurice Rollinat était inventé.

Les autres journaux parlèrent à leur tour du triomphateur, mais beaucoup, particulièrement ceux où travaillaient les camarades, non sans quelque fumisme dans l’exagération de l’éloge.

Et un silence de mort s’ensuivit, dès quelques éditions des Névroses épuisées.

Là pourrait se borner la biographie littéraire de M. Maurice Rollinat, car de ses deux autres ouvrages : Dans les brandes (1877), l’Abîme (1886), dans l’intervalle de la publication desquels parurent ces Névroses (1883) de fameuse mémoire, le premier, recueil de choses paysannes, avait sombré dans le plus noir insuccès, et l’autre tentative très vaguement philosophique, vient à son tour de connaître les affres du non retentissement total et final.

Le soliloque d’un menuisier

Encore un clou ! plus qu’un, et ma besogne est faite.

Je m’en doutais ; c’est drôle et sans être prophète,

Je m’étais toujours dit : « Ce riche mourra tôt. »

Je n’ai pas épargné les bons coups de marteau.

Et je puis me vanter que sa bière est parfaite !

J’ai vu sa face : Elle est horrible et stupéfaite !

Il sera mort sans doute au milieu dune fête.

Bah ! cousons fortement son affreux paletot.

Encore un clou !

C’est le sort, chacun meurt : en bas, et sur le faîte.

Tous les vainqueurs du monde ont chez moi leur défaite.

Hélas ! j’aurai mon tour ! Un confrère bientôt

Peut s’écrier, penché sur mon dernier manteau :

Sa bière, dans vingt ans, ne sera pas défaite.

Encore un clou !

Mais la tâche d’un biographe consciencieux est sévère, et s’il n’a pas grand’chose à dire, il doit du moins approfondir son sujet, le creuser, en dégager de son mieux la morale, s’il y a lieu.

Un examen sommaire de l’unique Livre de M. Maurice Rollinat s’impose avant quelque jugement que ce soit à exprimer dans l’espèce.

Les Névroses sont un fort volume compact, mais imprimé en ces caractères un peu lourds, bien visibles en revanche, dont la maison Georges Charpentier a l’incontestable spécialité. Cet abord plaît de prime–saut et les pages lues succèdent aux pages lues, sans fatigue ni douleur pour le client. Même une sensation de tiède repos, de douce demi-sieste, vous induit jusqu’en le point-c’est-tout du confortable bouquin. Et pour peu que vous vouliez bien — seul sûr critère — vous mettre à la place des gens, vous allez avec moi vous rendre bien compte de l’agréable phénomène que je viens de signaler à votre compétence.

Baudelaire avait « créé dans le ciel de l’art un frisson nouveau », suivant une parole qui fut d’évangile dans une bouche trop souvent peu orthodoxe ; aussi, subissant le sort de tous les créateurs, passa-t-il inconnu presque et méconnu tout à fait en son temps, pour, il est vrai, ressusciter avec gloire parmi notre génération littéraire qui aura eu du moins cet énorme mérite entre mille gros torts.

Mais cette résurrection, je viens de le dire implicitement, n’eut lieu en réalité, qu’aux yeux d’une élite restreinte. Le gros public, lui, entendit bien parler de ce miracle-là, mais à la façon des juifs incrédules. Et parmi ceux d’entre lui qui risquèrent leur curiosité dans Les Fleurs du mal, la plupart clamèrent le durus est sermo iste. Cette hydre, la foule en voulait après la mort de Celui qui avait ouï.

Donner un sens trop pur aux mots de la tribu

Comme dit magnifiquement Stéphane Mallarmé parlant d’Edgar Poë.

Enfin, Rollinat vint, qui le premier en France po-pu-la-ri-sa le Satanisme. (C’est par ce mot que la masse des lecteurs en est encore à croire désigner le haut et douloureux spiritualisme, l’exquisément amère sensualité du plus grand poète français de ce siècle, avec Lamartine.)

Le malheur est que d’abord ladite sensualité, non plus que le spiritualisme en question, n’existait en aucune façon dans le travail massif, osons dire mastoc du vulgarisateur ? Et puis, ô quel style !

Toutefois je veux être juste dans les limites du permis en pareille matière. Manque de grammaire et d’art et d’à-peu-près tout à part, les Névroses non seulement forment, ainsi qu’il a été avoué plus haut, un ensemble gentiment assoupissant, mais encore elles n’exhalent que très peu d’ennui. Même il y a là dedans de divertissants endroits sinon bien, du moins qui tentent honorablement de l’être.

La Buveuse d’absinthe,

Elle était toujours enceinte;

Pauvre buveuse d’absinthe !

la Dame en cire et la si juste peur bleue de la voir entrer chez lui qu’a l’auteur ; les Ventouses, polissonnerie peut-être par trop insuffisante ; la Vache au taureau, encore un élan vers le cru point trop mal raté, d’autres morceaux en petit nombre encore, témoignent d’un esprit puérilement ingénieux et d’efforts ingénieusement puérils.

Et s’il faut pousser mon parti pris de bienveillance jusqu’aux confins de l’abus, j’ajouterai que je trouve M. Maurice Rollinat foncièrement original. Il a, en fait, instauré dans les environs de la Littérature, la Cocasserie froide, et, ce qui magnifie à mes yeux ce mérite bien sain, naïve sans pair. Autrement je l’eusse proclamé disciple de M. Amédée Pommier qui fut un roué, lui, du diabolisme d’Épinal, un roublard du vers maladroitement tourdeforcesque, en un mot un « maître expert-juré » sur le mirliton, dont M. Maurice Rollinat n’est, il faut bien l’admettre, qu’un virtuose tâtonnant.

Je n’ai pas entendu dire que M. Maurice Rollinat ait écrit en prose. Il serait désirable qu’il le fît vers la fin de sa carrière mortelle que je souhaite de tout mon, cœur heureuse et longue, sous la forme de mémoires ou de confessions, puis ces mots redeviennent à la mode. Que cet adieu sur le tard à l’écriture puisse ou doive être la merveille que je voudrais, franchement je n’en puis rien prévoir, mais comme tout porte à croire qu’il aurait des chances d’être sincère, on y récolterait pour sûr de précieux aveux, des mea culpa trop autorisés, hélas ! sur l’erreur d’un âge déjà mûr, un instant égaré par les brèves caresses du journalisme influent et la voix d’or d’une sirène proverbialement capricieuse, l’expression, je m’en doute, touchante du remords d’avoir, ne se sentant ni les reins, ni l’esprit, ni l’âme du poète, compromis la vocation, donné à sourire de la glorieusement tragique vocation de ces êtres sublimes et faibles, quand ils ne sont pas Shakespeare et Goethe, pour trop de fierté vibrante ou sourde, les Poètes !

Les amis de M. Maurice Rollinat lui attribuent un réel talent de déclamateur au piano qui n’aurait pas nui au débit de ses vers.

Au physique, M. Maurice Rollinat, que je n’ai jamais eu l’avantage de voir et d’entretenir un instant que le soir de cette bizarre première représentation du Nouveau monde, m’a paru un brin moustachu, à l’air bon garçon, pas vampire du tout, avec des fourrures autour.

Paul Verlaine

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