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Les pommiers de Saint-Martin

La chronique du Berriaud par Bernard Epailly

chronique

1901

Célèbre voyageur, Victor-Eugène Ardouin-Dumazet (1852-1940) découvre le Berry. En mars, il arrive dans le canton de Saint-Martin-d’Auxigny qui se distingue du voisinage par « l’abondance des arbres fruitiers1 ». Ici, précise-t-il, « les pommiers sont nombreux ; il y a aussi des poiriers et quelques noyers ». Le regard du voyageur est aussi attiré par les murs soigneusement passés au lait de chaux et les toits d’ardoise qui luisent au soleil, des signes de prospérité. Mais, lui dit un paysan, « vous venez deux mois trop tôt, c’est en mai qu’il faut faire la visite quand tous les pommiers couvrent les côtes de leur neige rosée ». La production des fruits est, à cette époque, l’activité principale du pays. Les cultivateurs ont une préférence pour la pomme, surtout la cravert rouge, « un fruit de longue conservation », qui atteint sa maturité en avril, après avoir séjourné tout l’hiver au fruitier. Les gens d’ici ont depuis longtemps cherché des débouchés, hors de St-Martin, pour écouler leur abondante production. En hiver, ces paysans courageux « partaient en bande de dix ou quinze, conduisant des voitures chargées de 2000 à 3000 kg » pour vendre des fruits sur les marchés des grandes villes : Orléans, Blois, Pithiviers et souvent bien plus loin, jusqu’à Belfort ! Pour faire des économies, « les voitures portaient aussi le fourrage et l’avoine nécessaires aux chevaux ». Les convois revenaient au pays « avec des produits divers destinés au commerce local ». Le sens des affaires ! En 1900, ce trafic hippomobile sur longues distances est en train de disparaître. Depuis dix ans déjà, le chemin de fer de Bourges à Gien2 évite bien des fatigues. « Trois ou quatre gros marchands centralisent la vente et certaines années cent cinquante wagons sont expédiés de la seule gare de Saint-Martin d’Auxigny1 ».

C’était le bon temps… Cette activité ancestrale3 persiste aujourd’hui, mais les conditions d’exploitation sont plus difficiles. Le prix des fruits n’a pas tellement changé4 mais l’internationalisation des marchés a fait des dégâts. Le mauvais virage date du début des années 90. Près de la moitié des vergers arrachés en douze ans ! Le promeneur qui descend d’Allogny par la D 56, s’en est-il aperçu ? Pas sûr. On dit toujours que c’est un plaisir de voir, en mai, tous ces vergers fleuris puis couverts d’un voile de mariée pour protéger les fruits contre les parasites. De loin, on dirait que les arbres sont couverts de neige ! Puis, de septembre à novembre, le paysage s’anime. Les cueilleurs sont à l’ouvrage ! « Un métier sympa quand il fait beau » nous dit Pauline, saisonnière venue de loin, juchée sur son escabeau entre un rang de golden et un rang de red chief. Soigneuse, la jeune femme détache le fruit de la branche avec son pédoncule et le dépose avec précaution dans le sac qu’elle porte à l’épaule. C’est comme cela que l’on travaille ici, pour fournir les meilleurs produits sur marché. Sous les arbres, le sol est jonché de pommes abîmées. Dans l’temps, on les ramassait pour les cuire en compote. Aujourd’hui, non, c’est pardu ! affirme un gars qui rassemble les palox5sur la remorque attelée à son tracteur. L’arboriculture se modernise, oui, mais il y a du déchet.

Et aussi des réussites. A Saint-Georges-sur-Moulon, sur la route de Bourges, la boutique des « Pommes du Haut-Berry » fait dans la séduction : 25 variétés de pommes mais aussi des poires, des fruits d’été et des jus de fruit qui « égaient les papilles » (c’est écrit sur l’affiche). En plus, ce producteur de « fruits plaisirs » s’intéresse aussi à l’agriculture biologique. Et ça marche ! La boutique, très colorée par des pommes de toutes les couleurs, est pleine de chalands et la vendeuse accueille tous ces gourmands avec un sourire bienveillant. Le couple, qui est à la tête de cette belle ferme arboricole depuis cinq générations, est fier de son succès et, heureusement, il n’est pas le seul. Les pommiers de Saint-Martin sont réputés, bien au-delà du Berry, y compris à l’exportation pour une part importante. Ils couvrent encore des centaines d’hectares et mettent sur le marché toutes les variétés de pommes qui se plaisent dans la région. La cravert, ancienne et typiquement berrichonne, est encore en rayon mais elle a perdu son leadership au profit de la golden venue d’Amérique, de la gala, de l’Ariane, de la pink et d’autres encore. Tout au long de l’année, l’arboriculteur apporte des soins à son verger, à ses arbres, à ses fruits, « dans le respect de l’environnement » dit-il, pour proposer aux consommateurs un fruit bon, beau et sain. La modernité s’affiche dans la recherche de nouvelles variétés plus résistantes ou plus goûteuses, dans les techniques de culture mais aussi dans les équipements de protection des fruits contre les intempéries, de calibrage et de conditionnement. Les pommiers de Saint-Martin ne sont pas une arboriculture d’appoint. C’est l’activité phare de ce petit bout de département, coincé entre la Sologne, le Pays Fort et la Champagne Berrichonne, que l’on appelait autrefois la Forêt6 et qui, malgré des difficultés que l’on espère conjoncturelles, mise depuis deux siècles sur la pomme, le fruit le plus aimé des Français.

1 Victor-Eugène Ardouin-Dumazet, Voyage en France 26e série, Berry et Poitou oriental, Berger-Levrault, 1901. 2 Ligne ouverte en 1885, fermée en 1989. 3 Déjà décrite dans un document datant de 1824. 4 En 1900, la pomme de St-Martin se vendait, en moyenne, 12 francs les 100 kg (équivalent à 45 € aujourd’hui). 5 Caisse en bois pour le stockage des fruits. 6 Du nom d’une défriche de forêt pratiquée par des écossais (mais oui !), il y a 600 ans, au temps de Jean de Berry.

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