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Hugues Lapaire, berrichon militant

La chronique du Berriaud par Bernard Epailly

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1967

Cette année-là, il y a juste un demi siècle, dans l’Indre les Américains sont partis1 et, plus discrètement, dans le Cher, c’est un grand écrivain régionaliste qui nous a quittés. Un patriarche ; il était né en 1869, juste avant la première des trois grandes guerres, il avait traversé les deux autres puis vécu longtemps encore pour s’éteindre le 2 janvier 1967, à la maison de retraite de la Légion d’honneur, où il s’était retiré après la disparition de sa femme (en 1952). Son corps fut transporté à Sancoins où il rejoignit ses ancêtres puisque sa famille était installée ici depuis plus de deux siècles. Dans son pays, « son décès fut douloureusement ressenti par tous ceux qui connaissaient son œuvre et qui eurent l’honneur de le côtoyer pendant son existence 2».

Au XXe siècle, Lapaire était en effet un homme de lettres, vivant à Paris le plus souvent, mais toujours fidèle à sa petite ville et sa « maison au perron », oasis familial où il venait se reposer chaque été. Pourtant Sancoins, où il eut, de son vivant, une rue, un square et une école à son nom n’avait pas toujours été un refuge paradisiaque. Le jeune Hugues y vécu parfois des moments difficiles. Son père, marchand aisé de fer et de charbon, mourut brutalement d’une méningite. Sa mère succomba quelques temps plus tard. Sa sœur, atteinte d’une ophtalmie mal soignée devint aveugle. Hugues et Marguerite, orphelins de huit et quinze ans furent confiés à des grands parents un peu rudes, vieille femme acariâtre et bonapartiste bougon, mais heureusement assez aisés pour placer le garçon en internat, à Moulins puis à Bourges. Doué mais assez instable, Hugues termina sa scolarité à Paris, réussit le baccalauréat puis commença des études littéraires à la Sorbonne qu’il abandonna bien vite pour commencer une carrière d’écrivain.

Lycéen à Moulins, il avait déjà le goût de la poésie, disposition encouragée par son correspondant sur place qui dirigeait un journal régional. Mais tout à vraiment commencé en 1886 lorsqu’il a rencontré Jean Baffier, sculpteur déjà connu, un atelier à Paris, l’autre à Sancoins. Fervent régionaliste, amateur de folklore berrichon, chanté, dansé, accompagné de vielles et de cornemuses, Baffier venait de créer un journal Le Réveil de la Gaulle et il offrait à Lapeyre (17 ans !) de publier ses premiers vers. Ce n’était pas vraiment une rampe de lancement mais quand même le début d’une carrière littéraire qui allait durer près de soixante-dix ans. Alors, Hugues s’installe à Paris, se marie avec Mimi, une charmante jeune femme qui lui donne deux enfants, fréquente les cafés littéraires du quartier latin et commence à gagner sa vie en écrivant des poèmes et en les disant en public, dans les cabarets qui fleurissent un peu partout, à l’aube de la Belle Epoque. Comme Baffier, il aime son pays et il s’inscrit dans le courant régionaliste. Il puise son inspiration dans les scènes de la vie quotidienne et c’est au Berry qu’il va consacrer l’essentiel de son œuvre et sa verve intarissable.

Travailleur infatigable, « qui se donne, qui lutte et qui bataille3 » sans cesse pour la cause qu’il défend, Hugues Lapaire a publié une centaine d’ouvrages, sans compter les correspondances et les articles de journaux qui, rassemblés, réuniraient plusieurs volumes. Rien de ce qui est berrichon ne lui échappe. Admirateur de George Sand, il raconte et il commente, comme elle, les coutumes et les légendes, les danses et les chansons populaires, la musique des vielles et des cornemuses, le patois, les métiers et les conditions de vie, y compris la cuisine berrichonne. Il a, certes, oublié d’observer les travailleurs des usines mais il a, par contre, écrit de très beaux textes sur le labeur des paysans, sur les bûcheux, les bricolins, les métayers, les fumelles en capiches, les gâs en biaude, et aussi sur les pays et les paysages berrichons. C’est pour cela sans doute qu’Alice Poulleau (1885-1960), écrivaine bourguignonne) affirmait qu’un livre de Hugues Lapaire c’était « de l’extrait de nature en flacon ».

Durant sa longue carrière, l’écrivain a eu l’occasion d’aborder la plupart des genres littéraires : la poésie d’abord puis le récit, le roman, la nouvelle, mais aussi les essais, le théâtre et même les chansons. Un peu oublié aujourd’hui, Hugues Lapaire était, en son temps, une personnalité remarquée du monde des lettres. Dans les années 1920, il entra dans l’Alliance Française4 et fut sollicité pour animer des conférences dans plusieurs pays d’Europe. Mais, parallèlement à cette vie parisienne et internationale, il continuait à écrire et à chanter comme personne, le genre de vie des gens de son pays. Justement, pour finir, voici un extrait de la bounne soupe

Ça fait penser à ceuss qu’ont faim,
Quant à nout’ clocher, midi sounne…
C’est qu’c’est si bon d’avouér du pain
Et de ne l’devouér à parsounne !

Encore vrai, aujourd’hui, n’est-ce pas ?
Lapaire n’est pas tout à fait mort, ses rimouères sounnent encore !

1 Un accord de coopération entre la France et les Etats-Unis, signé en 1951, avait permis la création d’un dépôt aérien américain à Châteauroux (La Martinerie). 2 La Nouvelle République, 3/01/1967 (A. D. du Cher). 3 Jean Drouillet, Hugues Lapaire, Editions FERN Guénégaud, 1969. 4 Organisation créée en 1900 dont l’objectif était de faire rayonner la culture française à l’extérieur de la France.

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