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Emeutes dramatiques à Buzançais

La chronique du Berriaud par Bernard Epailly

1847

Cette année-là, en janvier, il y a juste cent-soixante-dix ans, la petite ville de Buzançais a fait la Une des journaux, du Berry jusqu’à Paris. Pour le pire. A l’origine : les mauvaises récoltes de 1846. Trop élevé, le prix du blé avait fait flamber celui du pain qui avait doublé en cinq ans, la plus forte hausse datant seulement des dernières semaines. Pour ne rien arranger, en novembre dernier, de graves inondations dans la vallée de la Loire, suivies d’un froid extrêmement vif, avaient profondément atteint le moral des gens. La misère se propageait ; un ferment d’agitation était en train de se développer. A Buzançais, les « ateliers de charité » ouverts par la municipalité pour occuper les chômeurs concentraient les récriminations. Protester, oui ; mais, nous le savons, le berrichon n’est pas un révolutionnaire. Alors pourquoi la révolte avait-elle surgit d’un seul coup, intense et fulgurante, en ce début d’année 1847, dans une ville ordinairement très calme ? Le hasard, probablement.

Au matin du 13 janvier, un convoi de quatre charrettes était entré dans la ville et s’était arrêté devant une auberge. Les charretiers et leurs chevaux, glacés sous un ciel d’hiver, avaient besoin de faire une pause. Tandis que l’équipage se réchauffait, des femmes du quartier tournaient autour des voitures. Du blé à destination d’Issoudun, alors qu’ici on crevait de faim ! Pour la nourriture, les femmes seraient-elles plus intransigeantes que les hommes ? Peut-être. En tout cas, raconte Léandre Boizeau1, on les vit « s’agglutiner autour du convoi. L’énervement, l’exaspération les gagnaient. Le ton montait d’un cran ». Deux d’entre elles cherchaient déjà du renfort aux ateliers de charité. Les hommes sont arrivés, montrant leurs muscles pour s’opposer au départ du convoi. Le blé allait-il être réquisitionné par la volonté populaire ? Peut-être bien. Alerté, le maire, un vieillard épaulé par trois gendarmes, tentait de calmer les esprits et arrachait de justesse un compromis boiteux : le blé resterait ici sans que personne n’y touche, jusqu’au lendemain… en espérant que la nuit porterait conseil ! Un répit que le maire allait utiliser pour prévenir le préfet. Et c’est ainsi que les charrettes furent conduites sous bonne garde dans la cour du collège. Mais, contrairement à l’espérance des autorités, la nuit tombée, l’excitation s’accrut. Prévenus par le bouche à oreille, les gens arrivaient de tous les côtés pour voir ce blé qu’ils considéraient déjà comme une prise de guerre. A Châteauroux, le préfet était absent, il fallait attendre. Sur la place, la foule grandissait. On allumait des feux, on buvait du vin et de la gniôle pour se réchauffer. La nuit du blé, quelle nuit ! A l’aube, les hommes les plus violents, imbibés d’alcool, brutalisèrent quelques bourgeois puis la porte du clocher fut défoncée et l’on sonna le tocsin.

A huit heures du matin, la fête dégénère : de tous côtés, on crie, on hurle, on sort fourches et bâtons, c’est une véritable jacquerie qui commence. Le meunier du pays est un affameur, on va réquisitionner sa farine. Plusieurs centaines de personnes se ruent vers le moulin. « A grands coups de masse, on casse la grande roue, on en brise les vannes d’arrivée d’eau, on s’attaque à l’arbre de transmission (…) les pièces de l’appartement sont envahies, les meubles défoncés, l’un d’eux laisse apparaître une pluie de pièces d’or (…les insurgés) se remplissent les poches jusqu’au dernier écu traînant sur le sol1 ». Après le moulin, ce sont les maisons bourgeoises qui sont pillées et saccagées. A la mairie, les notables apeurés signent sous la contrainte un document autorisant la vente du blé à vil prix. Et puis l’émeute tourne au drame : un groupe envahit l’hôtel particulier Chambert. Une rixe éclate entre un domestique et un manifestant. Monsieur Chambert, fusil de chasse en main, intervient pour les séparer. Un coup de feu part. Venin, le manifestant, s’écroule et va mourir à l’hospice. Ses camarades crient vengeance, saccagent la résidence, poursuivent Chambert dans la rue, le rattrapent et le massacrent à coups de fourches et de marteaux. Arrivé sur place, enfin, le Préfet tente sans succès d’apaiser les émeutiers ; il sera obligé de faire appel à l’armée pour rétablir l’ordre.

La suite du drame dépasse le cadre de cette chronique2. Les châtiments cruels et dans certains cas injustes, prononcés à la hâte, ont condamné pour l’exemple vingt-quatre coupables parmi plus de deux cents manifestants arrêtés. Cet évènement fera le tour de France3 et Victor Hugo l’évoquera l’année suivante dans l’un de ses discours devant l’Assemblée nationale. L’exemple même d’une agitation catastrophique née spontanément dans une ville habituellement tranquille mais dans un environnement conjoncturel désespéré. Lorsque le peuple est à bout, tout peut arriver. Méfions-nous de l’eau qui dort.

1 Léandre Boizeau, Les Forçats de la faim, Bouinotte Edition, 2016 (voir ci-dessous Le coin des livres). 2 Les arrestations, le procès et ses suites sont détaillés dans le livre cité. 3 Evoqué aussi par Flaubert, Marx, Vallès et, bien sûr, George Sand (www.buzancais.fr).

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