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1936 Souvenez-vous…

La chronique du Berriaud par Bernard Epailly

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1936

Souvenez-vous… Au début de l’année, la droite était au pouvoir et les ouvriers étaient dans la rue. La gauche, jusqu’alors divisée, avait fini par serrer les rangs : radicaux, socialistes (SFIO) et communistes remportaient les élections législatives de mai, sous l’étiquette « Front populaire ». Tous les députés berrichons furent élus sous cette bannière, assez large pour regrouper des courants assez divers1. Ce résultat, loin d’apaiser les esprits, les excitaient. Des grèves avec occupation d’usine, c’était nouveau, se développèrent pour faire pression sur le nouveau gouvernement présidé par Léon Blum. La « classe ouvrière » voulait tout et tout de suite. A Bourges, à St-Amand, à Mehun, à Vierzon2, à Issoudun, à Châteauroux, comme partout en France, les grèves exprimaient le ras-le-bol des ouvriers et des employés face aux conditions de vie, dans et hors des entreprises. Simone Weil, philosophe engagée, parisienne mais enseignante au lycée de Bourges, soufflait sur les braises : «cette grève, disait-elle, est en elle-même une joie. Une joie pure, une joie sans mélange ». Alors, sans plus attendre, Blum réunit les représentants du patronat et du syndicat à Matignon. La bourgeoisie et les dirigeants d’entreprise étaient inquiets, il fallait faire vite. En deux jours, les partenaires acceptèrent la semaine de 40 h (contre 48 antérieurement), deux semaines de congés payés, les conventions collectives, la reconnaissance du droit syndical et une augmentation des salaires de 7 à 15 % selon la taille et le secteur des entreprises. Le tout voté par le Parlement entre le 11 et le 18 juin. A-t-on jamais vu, reverra-t-on jamais, un tel paquet-cadeau, pour les travailleurs ? Sans doute pas. Pourtant, la loi nouvelle n’avait pas suffi. La méfiance populaire ne s’éteint pas aussi rapidement. Même affaiblis, certains mouvements de grève ont persisté jusqu’à la fin de l’année.

Au-delà de ces réformes, le souvenir de 36 est aussi celui d’un bel été. D’abord le 14 juillet : à La Châtre, par exemple, il y eut un beau défilé, notables en tête, avec drapeaux tricolores et drapeaux rouges, la Marseillaise et l’Internationale. En soirée, le spectacle donné par les gymnastes, le concert de l’Harmonie municipale et le feu d’artifice ont enchanté les spectateurs. Partout dans le pays, c’était la même chose. « Trois jours de fête, le peuple, l’armée, la France », titrait avec enthousiasme un magazine parisien. Dans les usines encore occupées, les grévistes continuaient la lutte en chantant « Tout va très bien Madame la Marquise », pour se moquer des bourgeois qui estimaient que non, décidément, on ne pouvait pas aller plus loin dans le champ des réformes. D’ailleurs, les acquis n’étaient pas tous pour demain. Pour les 40 h surtout, l’application de la loi comportait, dans divers secteurs, des modalités pratiques, à codifier par des décrets d’application qui allaient demander des mois de négociation.

En attendant on s’est focalisé sur les congés payés, bien dans l’air du temps de cet été bienheureux. Ce n’était pas nouveau pour tout le monde, il y avait des précédents, par exemple pour les fonctionnaires à qui Napoléon III avait octroyé, il y a longtemps,  un premier droit « d’être payés à ne rien faire » pendant quelques jours chaque année. En 36, c’est le ministre Léo Lagrange qui a pris les choses en main. Dès que la loi a été votée, il a convoqué les compagnies de chemin de fer et obtenu des tarifs réduits pour le départ en vacances. Trop tard pour beaucoup, mais on verra quand même, tout au long du mois d’août, des ouvriers et des employés envahir les plages. Et ce n’est pas tout : les plus modestes – et pas forcément les moins heureux – sont parti à la campagne à bicyclette (le tandem était à la mode) pour camper, pêcher, pique-niquer, se baigner dans les étangs et les rivières…

Ah ! Ces premières vacances payées ! Partir, découvrir des paysages, folâtrer en pleine nature, pas d’horaire à respecter ni de ménage à faire, le rêve quoi ! C’est bien cela l’été 36, mais il ne va pas durer. Dès septembre, la guerre d’Espagne est dans tous les esprits, à St-Amand, à la Guerche, à Sancoins, on accueille les premiers réfugiés espagnols, le chômage continue à augmenter partout et le gouvernement est obligé de dévaluer le franc de 25 %. En novembre, le ministre Roger Salengro se suicide. Décembre s’achève dans le gris. On connait la suite : la  démission de Blum, l’enterrement (provisoire) des 40 h et puis la guerre. Trop belle, l’année 36 était hors des clous, c’est peut-être pour cela que l’on s’en souvient si bien.

1 Le Front populaire a obtenu 57 % des voix contre 43 % pour les candidats de la droite et du centre. 2 Un record : d’abord l’usine de Vence puis la céramique, la verrerie, la confection, la métallurgie… entre 2500 et 3000 vierzonnais cessèrent le travail.

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